04 mars 2011

Rencontre avec Anne Nivat : la guerre à pile et face

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Grand reporter, Anne Nivat a maintes fois risqué sa vie au cœur de la guerre moderne. La Tchétchénie, l'Afghanistan et l'Irak n'ont plus de secret pour la Française, qui fuit systématiquement la protection rapprochée des armées et les hôtels sécurisés afin de mieux témoigner de ce que personne ne peut voir. Pas même les soldats. Or, en décembre dernier, c'est un officier des Forces canadiennes qui l'a priée de retourner en Afghanistan à ses côtés... Rencontre et témoignage.

RÉAGISSEZ, REBONDISSEZ ! Que pensez-vous de la guerre en Afghanistan ? 10 ans après, n'en parle-t-on plus assez ? Ou trop ? Comment commentez-vous le travail des médias pendant les guerres modernes ?

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    Photo : Anne Nivat


    Pour la première fois de sa carrière, la journaliste parisienne Anne Nivat a vu les deux faces de la guerre en Afghanistan. Aux côtés de l’armée, tout d’abord, puis, trois semaines plus tard, en civil. Elle est passée du gilet pare-balles à la burka, dans le même village, auprès des mêmes habitants. Personne ne l’avait fait auparavant ; surtout pas la reporter, d’ailleurs, qui a toujours mis un point d’honneur à opérer par ses propres moyens. Sans aide ni protection, Anne Nivat préfère l’investigation pure et dure sur le terrain, en se fondant dans le décor et parmi les habitants, quitte à apprendre la langue du pays.

    Alors pourquoi a-t-elle changé d’avis, au point d’accompagner les soldats canadiens en tenue de combat dans toutes leurs allées et venues, près de leur base de Kandahar, en décembre dernier ?

    C’est un évènement inattendu qui a tout lancé : en février 2010, Anne Nivat se trouvait dans la Belle Province pour donner plusieurs conférences et interviews, notamment à l’occasion des 50 ans du quotidien Le Devoir. Alors qu’elle venait d'être reçue dans la version québécoise de l'émission Tout le monde en parle (vendue "clé en mains" par Thierry Ardisson à Radio-Canada), le téléphone sonne. Au bout du fil, un militaire gradé se présente : Major Frédéric Pruneau, des Forces canadiennes (Royal 22e régiment, 3e bataillon), en train de préparer une opération en Afghanistan.

    "Pendant l'émission, j'avais parlé de l'amalgame entre humanitaire et militaire", se souvient la journaliste. "Je pensais qu'il n'avait sûrement pas été d'accord et qu'il voulait réagir. Mais, en fait, ce n'était pas du tout ça ! Il dirigeait un groupe de 200 parachutistes et devait partir en opération en Afghanistan pour la fin 2010. Il m'a dit : "vous êtes une civile, mais vous avez une grande expérience de la guerre. J'aimerais que vous veniez  en parler à mes hommes."

    Très étonnée, Anne Nivat accepte. "J'ai été totalement surprise, il faut l'avouer, par une aussi grande ouverture d'esprit !" Il s'agissait, en effet, d'un soldat demandant à une civile de l'aider à comprendre sa propre guerre, et à communiquer avec une population qu'il ne connaissait toujours pas très bien malgré ses nombreuses années sur place.

    "Il m'a demandé de trouver une date pour revenir au Canada, mais j’étais trop occupée. Le temps a passé et, en automne, il m'a envoyé un e-mail, dans lequel il écrivait quelque chose du genre : "on va bientôt être déployés. J'ai lu tous vos livres, c'est dommage, j'aurais vraiment voulu que cette conférence ait lieu et que nous nous rencontrions." Ça m'a touchée, et j’ai décidé d’aller faire la conférence directement en Afghanistan. Après tout, pourquoi pas ?"

    Voila comment Anne Nivat s'est retrouvée sur place, il y a quelques mois, avec les Forces canadiennes. Pendant 12 jours, la journaliste s'est muée en soldat (casque, lunettes balistiques, gilet pare-balles) et a accompagné les troupes partout. "Le Major Pruneau m'a fait confiance et ne m'a rien caché," explique Anne Nivat.

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    Photo : Capitaine Mélina Archambault, Royal 22e Régiment, Forces canadiennes. (De gauche à droite : Major Frédéric Pruneau, Anne Nivat, Adjudant-maître Gaétan Larochelle)

    "Les militaires se posent beaucoup de questions quant à l'efficacité de leur travail. Ils mettent en oeuvre la COIN (counter-insurgency, ou contre-insurrection) : ils patrouillent à pied dans les villages hostiles, ils vont serrer des mains et faire soi-disant ami-ami, et donnent aussi du boulot aux locaux." Le soldat moderne ne se bat plus : il amadoue les gens de son mieux. "C'est la nouvelle façon de faire la guerre. Le but : créer le contact avec la population. Ainsi, l'armée organise beaucoup de shouras (assemblée ou consultation, en arabe)."

    Est-ce vraiment utile ? Pas du tout, à en croire la reporter. "Tout le monde fait la COIN : les USA, la France, le Canada, etc. Mais personne n'est dupe. Ca ne sert à rien. L'idée est d'occuper les habitants pour qu'ils ne se transforment pas en terroristes pendant ce temps. Mais ces derniers n'ont aucun état d'âme : ils prennent l'argent là où il est, en l'occurrence dans la poche des militaires. La plupart des travailleurs sont vraiment des Talibans. Le jour, ils réparent des canalisations, la nuit, ils posent des bombes !"

    Cette cruelle désillusion provient aussi de la bouche des Afghans eux-mêmes. Après son séjour avec des Forces canadiennes, Anne Nivat est restée sur place, cette fois sous les traits d'une civile à l'Afghane, voilée par la burka. Méconnaissable, elle a pu approcher les habitants sans problème. Ceux-ci sont loin d'être enthousiasmés par la COIN. Ainsi, ils réagissent négativement à la construction d'une route par les Canadiens, qui veulent pourtant se faire bien voir grâce à ce projet. Le tracé en construction, qui mesure 12 mètres de large, n'est pas constitué d'asphalte à proprement parler, mais d'un ruban goudronné posé sur plusieurs couches de gravier. "C'est beaucoup mieux qu'une route en terre battue, bien sûr. Mais il faut encore ajouter 25 mètres de chaque côté pour créer un périmètre de sécurité. Quand il faut passer par les villages, ça ne va pas. Les habitants ne sont pas idiots : ils voient bien qu'en fait, les Canadiens construisent la route pour leur ravitaillement avant tout."

    Pour Anne Nivat, les militaires canadiens ont l’honnêteté de chercher à savoir dans quel pays ils se trouvent. "En fait, ils y sont depuis longtemps, mais il en connaissent peu de chose. Ils ont le moral, la foi, mais ils se demandent s'ils sont vraiment efficaces. Ce n'est pas évident d'être un soldat aujourd'hui." Le Major Frédéric Pruneau confirme : il a demandé à témoigner à son tour, par téléphone depuis l'Afghanistan, dans l'émission de Christiane Charette, diffusée sur les ondes de Radio-Canada. "Tout au long de notre entraînement, nous avons cherché à mieux comprendre la population locale et à entrer en contact avec elle. C’est pour cette raison que nous avons fait appel à Anne Nivat." Il sait que la journaliste est restée au pays après son passage dans ses rangs : pas rancunier, il se montre au contraire admiratif. "C’est la beauté de son témoignage. Elle est maintenant capable de connaître les deux côtés."

    Les Forces canadiennes sont en Afghanistan depuis bientôt 10 ans. En juillet 2011, les troupes de combat quitteront le pays pour faire place à un "mentorat" jusqu’en 2014 : officiellement, les militaires  ne s’occuperont plus que de la formation des forces afghanes. En attendant, le Major Pruneau assure que son rôle est utile. "Pour nous en Occident, c’est long d’envoyer un soldat pendant deux ans ; ici, 15 ans pour former un gouvernement, c’est très court. Les améliorations ont été énormes."

    L’officier a tout de même perdu l’un de ses meilleurs hommes, le Caporal Martin, à cause d’une bombe artisanale. C’est la plus grande menace à l’heure actuelle. Les rebelles afghans se battent avec des IED (improvised explosive device, littéralement engin explosif improvisé), "qui sont vraiment abominables", explique Anne Nivat. "Les Talibans ne cessent d'observer les soldats et par où ils passent. Bien sûr, les militaires le savent, et essaient donc de changer leurs chemins de patrouille, mais ça ne suffit pas toujours. Ils engagent donc beaucoup de sapeurs pour essayer de trouver et neutraliser ces bombes. C’est l'improbable jeu du chat et de la souris."

    Un "jeu" qui dure depuis beaucoup trop longtemps. "L’opinion internationale revient à l’Afghanistan. On réalise qu’on y est toujours, en dépensant beaucoup d’argent et en ayant beaucoup de pertes, alors que ça ne sert à rien d’y être." Anne Nivat  a fait paraître son reportage dans le magasine québécois L’actualité du 25 mars 2011 (déjà en kiosques) et il paraîtra dans Le Point, en France, dès que l'actualité le permettra. Mais elle en a encore davantage sur le cœur : un livre est en préparation, dont la sortie est prévue pour le mois de septembre 2011, chez Fayard. "C’était génial de faire ce reportage dans les deux sens, avec l’armée puis avec les habitants," s’enthousiasme-t-elle. "C’est fou, je n’y avais même pas pensé en 10 ans… Mais là, avec un simple reportage et ses 12'000 signes habituels, ce n’est pas suffisant pour tout raconter ! 2007, 2008, 2009, 2010… Il y a trop de souvenirs dont j’aimerais parler. J’ai décidé de tout écrire dans un bouquin."

    Rendez-vous donc en septembre. Après une décennie de guerre, l’expérience et les témoignages de la Française promettent d’être bouleversants.

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    Gilles Rossel | rebondire@gmail.com

    Commentaires

    Encore une preuve, que la guerre ne sert à rien, et que nous n'avons rien à faire la-bas....

    Ecrit par : Isabelle | 04 mars 2011

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