08 juin 2011
Montréal : la ville dans les plis
Dans le « mook » Montréal la créative, paru tout récemment aux éditions Autrement/Héliotrope, Marie-Andrée Lamontagne et une ribambelle de collaborateurs sondent l’aura de « la métropole la plus cool du Canada ». Le tout pèse quatre chapitres et une nouvelle. Fragments choisis – en vrac.
Une ville-archipel.
Montréal n’est pas une île : c’est un archipel, formé de plus de 400 îles, de dimensions variables, résidus d’un ensemble de collines surgies de la vaste mer de Champlain il y a 12 000 ans et qui se sont agglutinées dans le goulot du golfe Saint-Laurent. (Marie-Andrée Lamontagne)
Une ville flottante. Une ville d’égarés.
« Elle me rappelle les villes utopiques d’Italo Calvino (…). Montréal est une ville flottante en raison de son insularité et de sa fragilité. Les gens la quittent, l’abandonnent, d’autres métèques arrivent, elle se renouvelle constamment. Les bras du fleuve, en hiver, la prennent en étau, elle va craquer, dirait-on. Mais non, elle résiste. Montréal est étrangère au reste du Québec, elle ne le représente pas, ne l’a jamais représenté. Montréal est une ville d’égarés. (…) » (Joël Des Rosiers, poète, essayiste et médecin psychiatre)
Une ville de déni.
« Pendant longtemps, ses élites ont nié la dimension américaine de la ville ; les francophones ont lié l’importance des anglophones dans l’identité de la ville ; les anglophones ont nié l’existence des francophones ; les francophones ont nié la présence d’une littérature anglophone à Montréal ; les anglophones ont nié la valeur intellectuelle des francophones. Etc. Ces dénis sont intéressants parce qu’ils font de la ville un lieu de douleurs et de débats. Ce qui n’empêche pas Montréal d’être aujourd’hui la ville la plus trilingue des Amériques. » (Jean-François Chassay, romancier, essayiste et professeur de littérature à l’Université du Québec à Montréal)
Une grande ville capable d’être conviviale sans tomber dans la promiscuité. Une ville où se croire à l’abri. Une métropole soft.
« Montréal constitue sans doute une figure ironique, douce, silencieuse, soft, de toutes les « misères du monde », de toutes les contradictions sociales, de tous les exils, de tous les « désirs d’être », malgré tout. Condensé de tous les impossibles, de toutes les limitations entre quoi, pourtant, les possibles de la vie quotidienne se font un chemin d’autant plus aimé, d’autant plus ému, qu’il est plus modeste, qu’il est sans illusion intempestive et qu’il est tracé par l’humour et la sympathie des uns et des autres pour cette invraisemblable tentative de vivre-ensemble. À New York, au contraire, tous les possibles semblent présents, mais toutes ces attentes ne font que confirmer toutes les impossibilités de la vie de chaque jour. On aime Montréal comme un drap de lit [...]. On aime New York comme une fournaise [...], comme un enfer vivant […]. Froid de vie – mais de la vie réelle à Montréal. Chaleur de l’existence – mais mortelle – à New York. » (Alain Médam, sociologue, écrivain et peintre, dans Montréal interdite, Liber, 2004 [1978], p. 140-141)
Une ville à la sauvagerie latente.
« À Paris, vous êtes civilisé d’emblée, car il y a les musées, les monuments, l’histoire et tout. À Montréal, il y a cela, mais il y a aussi les ratons laveurs et des bestioles de toutes sortes, à cause du Nord, tout près. La sauvagerie rôde. Et puis, il y a les bas-fonds, les bouges, les bouis-bouis. À 24 ans, mon meilleur ami était prof de philo au collège et sa femme, danseuse topless. Ça ne semblait pas lui poser de problème de passer de la lecture d’Althusser aux bars de danseuses nues. C’est aussi ça, Montréal. » (Joël Des Rosiers)
Une ville où prendre le risque d’une humanité nouvelle.
« L’Europe s’est construite sur une ambivalence : les Lumières et le nihilisme. Il faut remonter à Héraclite pour comprendre pourquoi l’Europe a donné à la fois Athènes, Rome, Hitler, les génocides, l’esclavage. En tant que Nord-Américains, nous avons hérité de tout cela. Notre seule chance est de savoir comment dépasser cette ambivalence dont nous sommes à la fois acteurs et spectateurs. Nous sommes porteurs de cette charge et contraints de ne plus la transmettre. Nous éprouvons la douleur de l’Europe, mais depuis un lieu stimulant, Montréal, en Amérique, où il est possible de dépasser le modèle. » (Joël Des Rosiers)
Une ville dans les flux. Une ville d’artistes. Une ville de cirque.
Une ville volage?
« (…) Les Montréalais sont volages et infidèles. Autant que possible, évitez de tomber amoureux de l’un d’entre eux. » (Heather O’Neill)
Une ville « belle, laide, aimante, hostile, fière, honteuse » (Xavier Dolan).
Une ville au charme de bric et de broc, à l’esthétique de guingois. Une ville au délabrement magnifique.
« Montréal est ainsi faite qu’elle juxtapose dans un fratras insouciant les longs rubans kitsch de ses boulevards périphériques, des enseignes criardes, des murs tagués, les anciens hôtels particuliers de la rue Sherbrooke, les demeures bourgeoises du quartier Milton-Park converties en logements ouvriers, ornements victoriens compris, les silhouettes dantesques des raffineries de pétrole à l’extrême est de la ville, les parcs avec vue paisible sur le fleuve – et, au milieu de tout ce grouillement, serein, chtonien, le mont Royal, sa verdure, ses chants d’oiseau. » (Marie-Andrée Lamontagne)
Une ville hybride.
« Montréal est exceptionnelle en ce qu’elle est, que je sache, la seule ville à avoir connu au XXe siècle trois modernités dans trois langues : l’anglais, le français et le yiddish. La richesse de ce passé a entraîné une hybridation féconde. Toute la ville n’est pas hybride mais, dans les zones de contact, il se passé quelque chose. (…) Pour connaître Montréal, il faut – plus que pour d’autres villes – l’écouter. » (Sherry Simon, dans Traverser Montréal. Une histoire culturelle par la traduction, éd. Fides, 2008, trad. Pierrot Lambert)
Une ville de langue(s) vivante(s).
« (…) rentrez-vous bien ça dans la tête, les Québécois ne parlent pas un « drôle-de-français » ; ils parlent une langue vivante, tandis que les Français sont assignés par leurs pseudo-élites à parler une langue momifiée. » (Marc Zaffran, alias Martin Winckler, médecin et écrivain)
À force, toutes ces mains qui frottent – ces mains frottantes – amadouent la lampe. Et le génie du lieu se couche… l’espace de quelques lignes.
Montréal? Une ville où se trouver.
Montréal la créative, sous la direction de Marie-Andrée Lamontagne
Éditions Autrement (Paris), en coédition avec Héliotrope (Montréal)
128 pages
Bonus : la bande-annonce du film documentaire À St-Henri, le 26 août, tourné par 16 cinéastes dans le quartier populaire Saint-Henri, à Montréal.
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Gary Drechou | rebondire@gmail.com
20:11 Publié dans Culture, Economie, Genève, Histoire, Images, Médias, Monde, Nature, Par Gary Drechou (Canada), Région, Société - People, Suisse, Vaud, Voyages | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : gary drechou, montréal la créative, marie-andrée lamontagne, héliotrope, autrement, gérard trignac, les villes invisibles, joël des rosiers, jean-françois chassay, alain médam, heather o'neill, xavier dolan, sherry simon





Commentaires
ils parlent une langue vivante, tandis que les Français sont assignés par leurs pseudo-élites à parler une langue momifiée.
Ecrit par : the diet solution program | 19 juin 2011
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